“Le temps d’un café” – Jacques Poulin-Denis reçoit Lisa Davies

Crédit photo: Sasha Onyshchenko

À propos

Au cours de 25 années de carrière, Lisa Davies a notamment interprété pendant une décennie les œuvres historiques de grands noms de la danse contemporaine et classique pour Les Grands Ballets Canadiens de Montréal. En plus d’y assurer ensuite le rôle de répétitrice, elle a agi à titre de maîtresse de ballet, directrice de répétition et professeure invitée pour une multitude de compagnies de ballet et de danse contemporaine.

Depuis 2014, elle participe à la mise en place d’une vague de services de soutien et de projets de développement professionnel pour chorégraphes et danseurs au sein de Danse à la Carte, organisme qu’elle a fondé en collaboration avec Robin Mathes et Véronique Giasson.

Souhaitant avoir accès à la personne, à ses perceptions et ses expériences, nous avons proposé à Jacques Poulin-Denis de recevoir Lisa en entrevue, le temps d’un café. Leur enthousiasme a été un baume sur notre travail, tout comme l’entrevue qui en découle.

Entrevue

JACQUES – Salut Lisa, ça va ?

LISA – Oui et toi ?

JACQUES – Oui, pas mal. J’ai repris un peu le travail la semaine passée, tout doucement. Prête?

LISA – Oui ! (rires).

Comment ta carrière a-t-elle débutée ?

LISA – Je viens de Vancouver et je suis venue à Montréal pour étudier à l’École supérieure de ballet du Québec, en pensant que je retournerais à Vancouver pour devenir enseignante. De mon souvenir, je ne pensais même pas que ça existait une carrière en danse (rires).

Alors que j’étais dans le cours de monsieur Daniel Sellier à ma deuxième année d’étude, j’ai vu par la fenêtre un monsieur aux lunettes rondes qui pointait en ma direction, en discutant avec le directeur de l’école. Puis, j’ai reçu une petite note disant que le directeur artistique des Grands Ballets Canadiens, Lawrence Rhodes, avait assisté à la répétition: il voulait que je rejoigne la compagnie pour remplacer une danseuse blessée. Une semaine plus tard, j’étais sur scène à Wilfrid Pelletier avec la compagnie dans Carmina Burana à 18 ans et c’était le début de ma carrière. J’ai ensuite passé dix ans avec les Grands Ballets Canadiens.

Pourquoi as-tu entrepris une carrière artistique?

LISA – En fait, j’ai toujours aimé faire partie de la création. Je ne suis pas une créatrice, je n’ai jamais voulu l’être, mais j’ai toujours aimé faire partie de la création. J’ai adoré le dur labeur, le dévouement, la discipline ainsi que la créativité impliqués dans le processus, pour finalement libérer ce qu’il en résulte. J’ai toujours été attirée par cela alors si j’ai pris la décision, c’était pour ces raisons.

Comment décrirais-tu ton style?

LISA – Je pense qu’à l’heure actuelle, j’en suis à ma quatrième carrière alors je vais te parler de mon style en tant que professeur (rires). Mon style est basé sur l’échange et le respect, je cherche à savoir : d’où la personne vient-elle et de quoi a-t-elle besoin? Qu’est-ce qui la fait fonctionner? Qui l’inspire? Pour moi, c’est un échange basé sur le fait que tout le monde est différent et j’apprécie beaucoup la différence.

Quelles ont été les rencontres importantes dans ton parcours?

LISA – Bon. Il y en a beaucoup. Est-ce que je peux en choisir plus d’une?

JACQUES – Je dirais… 5.

LISA- C’est tellement beaucoup, on va être ici jusqu’à demain (rires). Une personne avec qui j’ai longtemps dansé aux Grands Ballets et qui a eu un impact sur moi comme interprète et danseuse est Naomi Stikeman. Elle n’a jamais été distraite par les politiques et la compétition présente entre les danseurs. Elle était simplement dédiée à son art, à son intégrité artistique: elle était dédiée au travail. She was just very focused on embodying the artistic vision of the person she was working with.

Dans une compagnie de ballet, on est entraînés à être pareils et tout se fait d’une certaine façon. Naomi n’avait pas peur de briser les structures et les normes que nous sommes habitués de voir. Comme elle n’avait pas peur, ça m’a donné du courage:

There is something on the other side of that fear that holds us back sometimes as dancers, that is really worth letting go of so that you can take risks and go.

Pour poursuivre, j’avais 19-20 ans, j’étais dans une compagnie de ballet et je ne connaissais pas encore ces personnes. Il y avait d’abord Ohad Naharin et Édouard Lock est arrivé par la suite. Ces deux personnes avaient en commun quelque chose qui m’a changée dans la danse et la vie en général: c’était leur façon de donner de l’espace aux femmes. Dans leurs yeux, on dirait que les femmes n’avaient pas besoin d’être délicates, au contraire. Je me suis vraiment sentie “empowered” .

I felt like I was working for people who wanted me to embrace my power as a woman and as an artist.

Je n’avais pas besoin d’être vulnérable, délicate et d’être belle tout le temps: I could be more. C’était quelque chose de nouveau, pour moi en tant que personne et pour l’époque (début des années 90): les audiences n’avaient pas encore vu ça, surtout chez les compagnies impliquant un grand nombre de danseurs. Ces deux personnes ont, en quelque sorte, donné un sens à ma carrière en tant que danseuse: suddenly, I had a purpose because I felt like we were challenging people’s perceptions of what dance, beauty and femininity is supposed to be and what it can be.

JACQUES – Je trouve ça très puissant d’avoir eu ce type de contact. Surtout, j’ai l’impression que ça devait être une révélation d’avoir cet empowerment en tant que femme dans le monde du ballet.

LISA – Oui, ça m’a donné une voix et quelque chose à dire avec mon corps au lieu d’être là juste pour être belle à regarder…

Pour finir, il y a deux personnes qui m’inspirent beaucoup et avec qui je travaille depuis à peu près dix ans: Emily Molnar, directrice du Ballet BC et Christian Spuck, chorégraphe et directeur artistique de Ballet Zurich. Ils représentent à mes yeux une nouvelle vague de leadership:

Ils n’ont pas peur de communiquer avec les danseurs, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’ils ne les poussent pas.

Emily et Christian n’ont pas peur d’échanger et ont un grand respect pour leurs danseurs. Souvent, on parle du besoin que les compagnies de ballet changent et c’est notamment ce en quoi Emily change les choses: she converses. Those dancers have a voice, they have something to contribute to the conversation which can be challenging, then, as a director, to continue to drive the ship but she’s got big shoulders and she can really handle it. C’est quelqu’un qui a eu un grand impact sur ma carrière et sur ma façon de travailler.

Quels aspects de ton travail préfères-tu ?

LISA – J’aime beaucoup voyager et découvrir les artistes d’autres pays. Je suis chanceuse de voir comment les gens font différemment les choses dans d’autres pays, dans d’autres compagnies de danse, dans d’autres cultures. J’aime découvrir ce qui est important pour eux aux niveaux sociétaux, artistiques et culturels.

Quels sont les plus grands défis que tu as rencontrés?

LISA – Quand j’ai été blessée. À la fin de ma carrière comme interprète, j’étais dans la vingtaine. J’ai eu un accident au travail et j’ai tout de même continué à travailler et j’ai fini dans un corset dur. Pendant un an, je n’ai pas pu marcher normalement. J’ai passé quatre ans en réhabilitation physique.

JACQUES – Ah oui ?

LISA – Oui. À la fin de ces quatre années, les médecins ont déterminé que je ne pourrais plus danser. Je dirais que cette période a été le défi le plus difficile que j’ai vécu. Je ne savais pas ce que je voulais faire à part de la danse. C’était comme si je n’avais pas choisi de danser, que j’avais ensuite trouvé ma voie et ma raison d’être dans cette carrière pour finalement ne plus pouvoir danser.

JACQUES – Ouais, wow…

LISA – À ce moment, j’étais assez perdue. Comme c’était un accident de travail, j’ai dû être réorientée, alors j’ai étudié en pharmacologie. Je voulais expérimenter quelque chose de noir et blanc. Pas de gris, pas de subjectivité: je voulais de l’objectivité. Je voulais être capable de mesurer les réponses, ne pas être à la merci de l’avis de quelqu’un d’autre.

Je faisais un stage à l’Institut de Cardiologie de Montréal. C’était une équipe incroyable mais il y avait deux choses qui me stressaient. Premièrement, je suis trop sensible et je ne suis pas capable de faire abstraction des émotions des gens qui sont autour de moi. Je voyais des gens en train de mourir et j’avais de la difficulté à ne pas être affectée par cela.

Deuxièmement, l’art me manquait. Quand ma fille est née, au lieu de retourner travailler à l’hôpital, j’ai décidé de revenir dans le monde de la danse. En rétrospective, je dirais que durant cette période, I wasn’t lost, I was wandering. I would say that the biggest difficulty was sticking with the work, despite those challenges.

Si tu avais la possibilité de choisir une loi qui serait appliquée au Québec, que ferais-tu et pourquoi?

LISA – It should be illegal to have billionaires.

JACQUES – Ah! Oui.

LISA – Period. Vraiment. Surtout en ce moment, quelqu’un comme Monsieur Amazon is just getting more and more billions everyday. I don’t understand this. Je vais garder ça très simple et garder ça comme réponse (rires).

JACQUES – C’est parfait, je pense que ça dit tout (rires).

Si on regarde le paysage de la danse au Québec, qu’est-ce que le commun des mortels ignore?

Quand les gens assistent à une pièce, ils n’ont pas besoin de comprendre ce qu’il se passe.

Je trouve que souvent, ça bloque de gens d’aller voir des spectacles, surtout en danse contemporaine. Ils se disent “ je ne comprends pas, je sens que tout le monde comprend l’histoire et pas moi ”. Il n’y a pas toujours un récit, chaque personne va interpréter la pièce à sa façon. And that’s cool.

JACQUES – Oui, tout à fait.

LISA – Pour toi comme chorégraphe, quand tu crées une pièce, est-ce que tu t’attends à ce que tout le monde comprenne ce que tu as pensé en créant ?

JACQUES – Plus maintenant. Dans mes premières créations, j’essayais de donner assez d’indices pour que les questions ou les idées soient faciles à saisir. Dernièrement j’ai un peu changé: j’essaie avant tout de créer un univers qui interpelle. Même si tu ne comprends pas avec ta tête, au moins tu vas être drawn vers l’oeuvre et c’est là qu’elle entre, selon moi.

C’est un vrai problème d’aborder le travail artistique du point de vue de l’intellect et de chercher à comprendre une histoire. Ça doit être un reflet de notre société de toujours chercher à comprendre les choses au lieu de les ressentir. Peut-être que l’art a vraiment une force ici de pouvoir se pratiquer en étant dans un flou, ce qui nous permet tout de même d’apprécier le moment en se laissant inspirer.

LISA – C’est important ça. We don’t have to label everything: mettre chaque petite chose sur une tablette avec une étiquette. Parfois, c’est juste l’expérience d’être présent qui compte.

JACQUES – Exactement.

Pour conclure : Quels conseils donnerais-tu à un ou une artiste qui désire entreprendre une carrière artistique?

LISA – (rires) Savoir ce que je ne savais pas au début :

Pourquoi fais-tu cela ? Tu dois te poser la question. Une fois que tu le sais, il faut que tu sois prêt et préparé à laisser ton ego à la porte.

Pas ton intégrité ou ton respect de toi-même, ton ego, afin que tu demeures ouvert. Il faut toujours être dans un état d’apprentissage, au lieu de…

JACQUES – Produire.

LISA – Oui. Souvent dans mes classes, je vis des moments où je perçois que les gens ont oublié pourquoi ils dansent. They’re going through the motion, ça devient robotique. La joie qu’ils vivaient au début de leur carrière est remplacée par toutes ces pensées négatives résultant du fait d’avoir été critiqué au lieu de se souvenir pourquoi ils ont commencé à danser. C’est important de réclamer ça et c’est pourquoi je dis qu’il faut que tu saches pourquoi tu danses. Pourquoi veux-tu faire ça? Pourquoi veux-tu cette carrière? Pour que tu puisses toujours retrouver ça quand les moments seront difficiles.

JACQUES – C’est ton modus operandi.

LISA – Oui. C’était vraiment la dernière question ? (rires) Did we do okay ?

JACQUES – C’était super !

Les projets en cours et à venir…

Pour Lisa, les dernières semaines ont été bien remplies avec la mise en place et la tenue de cours en ligne avec Danse à la Carte. Une belle initiative basée sur des dons volontaires prenant la forme de cours de perfectionnement et nouvellement, de conditionnement.

Le mois de mai sera parsemé d’occasions de se former et garder la forme en compagnie de chorégraphes et interprètes de renom, en provenance de partout dans le monde.

Pour plus d’informations sur ce beau projet, cliquez ici.

Un mot de l’équipe

Lorsque nous avons proposé à Lisa de participer à notre projet d’entrevue le temps d’un café, son enthousiasme à l’idée de prendre une pause pour discuter avec l’excellent Jacques Poulin-Denis nous as fait grand plaisir. Nous tenons à remercier ces deux artistes pour leur générosité.

Si vous aimeriez découvrir d’autres artistes par le biais de nos entrevues, nous vous invitons à consulter la rubrique « articles » de notre site web ou notre page Facebook. Nous vous invitons à vous abonner à nos pages web pour demeurer informé.e.s. Vos idées et commentaires sont les bienvenus, en espérant que vous ayez aimé cet article.

Propos recueillis par Philippe-Laurent Lacroix, responsable des communications pour Diagramme.

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