“Le temps d’un café” – Lucie Grégoire reçoit Jacques Poulin-Denis

Crédit photo: Dominique Skoltz

À propos

Chorégraphe, interprète, metteur en scène, compositeur, directeur artistique et général de la compagnie Grand Poney, Jacques Poulin-Denis crée des œuvres humanistes et loufoques, déployant la poignante vulnérabilité des personnages auxquels il donne vie. Comptant une douzaine de créations à son actif, cet artiste multidisciplinaire élabore des œuvres à cheval entre la danse, le théâtre et la musique, qui ont profité de la reconnaissance internationale, tant dans le cadre de résidences de création que dans leur diffusion en Amérique, en Europe et en Asie. La compagnie Grand Poney célèbre cette année son 10e anniversaire, alors que Jacques se retrouve au sommet de son art.        

Suite à la première entrevue que nous avons menée en compagnie de Lucie Grégoire, nous avons éprouvé l’envie d’adapter le format de celles-ci au besoin que nous ressentons de créer un lieu d’échange et de rencontre. De fait, nous avons demandé à Lucie si elle souhaitait mener cet entretien avec Jacques, artiste qu’elle n’avait pas encore eu l’occasion de rencontrer. Emballée par l’idée, elle s’est généreusement prêtée au jeu et c’est avec plaisir que nous vous présentons cette entrevue, le temps d’un café.  

Entrevue

LUCIE – Bonjour Jacques ça va bien ? Le temps du confinement n’est pas trop difficile de ton côté ?

JACQUES – Bonjour Lucie. Oui ça va bien merci. Toi ? Oui et non, j’aime bien le ralentissement forcé, mais c’est certain qu’il y a beaucoup de questions et de flou qui viennent avec.

LUCIE – Oui, je comprends, c’est beaucoup d’ajustements. Si tu es prêt, je vais te poser une première question à laquelle je suis bien curieuse de connaître la réponse.

Comment ta carrière a-t-elle débutée ?

JACQUES – De mon côté, ça a commencé par le loisir. J’ai grandi en Saskatchewan, dans une communauté où il y avait La troupe du jour, une compagnie de théâtre francophone communautaire : je dirais que c’est comme ça que j’ai commencé à faire de la scène.

À la fin du secondaire, mon idée était de faire des études en théâtre parce que la danse professionnelle n’existait presque pas en Saskatchewan. Je n’avais donc pas nécessairement l’intention de faire carrière en danse. Puis, dès que j’ai touché à la danse contemporaine au Cégep, j’ai fait le choix de poursuivre en vue de devenir danseur. Je suis éventuellement devenu chorégraphe.

Il faut dire également que je fais beaucoup de musique depuis que je suis enfant. Pour moi, la danse m’a permis de faire à la fois de la musique, de la théâtralité et du mouvement. Quand j’ai découvert la danse, j’ai découvert cette forme d’art qui était parfaite, qui réunissait tous mes intérêts.

Pourquoi as-tu entrepris une carrière artistique ?

JACQUES – Je pense que j’étais peut-être naïf à l’époque. Comme je disais, je n’avais pas de role models : il y a peu d’artistes professionnels en Saskatchewan, ce qui a fait en sorte que l’idée de faire carrière est venue beaucoup plus tard, à l’âge adulte.

Quand j’étais adolescent, j’avais cette espèce de flamme bohémienne et assez tôt, j’ai eu tendance à me créer des projets un peu en marge : en musique, en création, en théâtre et en écriture. Je pense également que j’ai toujours eu une résistance à faire du 9 à 5 et à tomber dans un genre de modèle très structuré. Actuellement, je me retrouve tout de même à faire beaucoup de 9 à 5 à cause de ma compagnie : c’est ironique de dire qu’on doit tout de même entrer dans le moule (rires), jusqu’à un certain point.

Quand tu es arrivé au Québec, est-ce que tu savais que tu voulais entamer une carrière en danse ?

JACQUES – Les premières années, je faisais des tests : je ne me projetais pas encore dans une carrière. Au bout de deux années au Cégep, j’avais vraiment eu la piqûre et je me suis inscrit dans un programme de danse/théâtre à Toronto (School of Toronto Dance Theater)

En déménageant à Toronto, j’ai eu un accident d’auto et tout ce projet d’y étudier a été compromis. Finalement, je ne suis jamais déménagé à Toronto: j’ai eu une année de réadaptation où j’ai dû carrément réapprendre à marcher.

Je pense que c’est suite à mon accident que j’ai vraiment eu l’impression de faire un choix. C’est comme si, tout d’un coup, fallait devenir adulte. Je me souviens, j’étais en voyage à Paris et j’étais très inspiré par ce que je voyais. À Pompidou, je me souviens du moment précis où, assis sur un banc, j’ai fait le choix conscient de me consacrer à ma carrière d’artiste. Ça a été un déclic : j’ai décidé de plonger, de me consacrer et de faire carrière.

Comment décrirais-tu ton style ?

JACQUES – J’ai parlé de mon intérêt pour la musique, le théâtre et tout ça.

Mon style est un peu à l’image de mes intérêts : c’est très interdisciplinaire et très théâtral.

Dans ma pratique d’écriture chorégraphique, l’énergie et le propos sont ce à quoi j’accorde le plus d’importance. Pour moi, il y a quelque chose qui se rapproche plus du théâtre et du story telling : raconter une histoire, porter une réflexion par le mouvement plutôt que de l’écrire. Souvent, je compose la musique de mes œuvres ou je m’intéresse à un dispositif, un appareil, comme dans ma dernière création (Running Piece), dans laquelle un tapis roulant est indispensable.

D’emblée, j’ai de la difficulté à écrire des phrases chorégraphiques : ça me prend un prétexte pour bouger. Fréquemment, ça va être une lignée théâtrale qui va impliquer de bouger pour l’exprimer ou alors, ce sera carrément un dispositif physique comme un tapis roulant ou une voix qui me parle, provoquant le mouvement. C’est ce en quoi l’aspect dramaturgique est assez important dans mon travail : c’est ce qui agit comme moteur.

Est-ce que tu composes toujours la musique de tes pièces ?

JACQUES – Ça dépend. Il m’est arrivé de prendre des trucs qui existaient déjà, que je vais retravailler et éditer pour que ça fonctionne dans mon projet. Dans Running Piece, je me demandais comment la musique allait créer le récit autour de cette figure qui fait le mouvement très simple de marcher ou courir : l’enrobage allait-il pouvoir raconter une histoire ? Alors, oui, je compose pas mal toujours mes musiques mais j’avoue que ça me tente de plus en plus de travailler avec un compositeur dans mon prochain projet parce que ça fait beaucoup trop de travail de tout faire seul.

LUCIE – C’est énorme.

JACQUES – (Rires)… Oui. Et je pense que ça peut amoindrir la qualité de l’œuvre parce que je dois diluer mon input dans mon projet : j’arrive à une étape de ma carrière où je serais intéressé à déléguer et être nourri par quelqu’un d’autre à ce niveau-là.

Quelles ont été les rencontres marquantes de ton parcours ?

JACQUES – Il y en a eu beaucoup. Je pourrais en nommer 2 qui ont été pour moi particulières. J’ai habité et travaillé en Californie pendant quelques années. Erik Kupers a été le premier chorégraphe avec qui je me suis vraiment lié. Une quinzaine d’années plus tard, je me rends compte que je me pose souvent la question : Qu’est-ce qu’il ferait Erik dans cette situation-là ? Il est encore avec moi. Il m’a appris à créer un esprit de compagnie et à mettre ses tripes sur la table. Il a aussi une légèreté et une approche bouddhiste qui entraînent quelque chose de spirituel et de très artistique.

Erik Kupers est comme mon ange gardien et il y a Tom Bentley, qui est un professeur de théâtre que j’ai eu en Californie. C’est un metteur en scène canadien avec qui j’ai travaillé et étudié et j’ai fait mon premier contrat professionnel en théâtre avec lui. Lui aussi m’a beaucoup appris.

Ce sont peut-être les maîtres que j’ai rencontrés quand j’étais plus jeune qui continuent de m’influencer sans même le savoir.

LUCIE – Les deux étaient en Californie c’est ça ?

JACQUES – Oui, c’étaient deux ou trois années très importantes pour moi. J’avais eu mon accident une année avant cela et j’étais partis 2-3 mois en voyage en Californie pour faire une sorte de retraite et j’y ai rencontré plein de gens significatifs. J’ai également eu des contrats et je me suis remis à danser professionnellement à ce moment-là : alors j’ai collé dans le coin (rires)… Je pense qu’il y avait une sécurité, loin des jugements des gens qui me connaissaient. Ça a été difficile… Je suis ressorti de mon accident avec un handicap qui m’a paralysé pendant une année ou deux, alors ça m’a pris un contexte particulier qui a fait en sorte que j’aie été à l’aise de retourner sur scène, avec mon nouveau corps.

LUCIE – C’est vraiment avec eux que tu as fait un retour à la danse.

JACQUES – Oui, parce que jusque-là, je ne savais pas si ça allait être possible. Ils m’ont donné cette chance et j’ai repris confiance, j’ai repris intérêt.

Quel aspect de ton travail préfères-tu ?

JACQUES – C’est clair que c’est la création, quand on est dans le bain. Tristement, sur toutes les heures de travail que je fais dans une journée, il y en a très peu qui sont “dans le bain”, si je peux dire. Je suis beaucoup au bureau à gérer la compagnie.

Quand je suis en studio avec des gens et que l’inspiration est là, on ne se rend pas compte que le temps passe et c’est là que ça devient comme une drogue.

95% du temps, on va tout mettre en place pour ce 5%, qui est tellement fort et transformateur.

LUCIE – Aimerais-tu avoir plus de temps pour la création ?

JACQUES – Oui, vraiment. Ma lutte des dernières années a été de trouver comment protéger ce temps-là sans se faire avaler par tout ce qui est technique, logistique, coordination, administratif et communication. Quand je me suis dévoué à cette forme d’art, je n’anticipais pas tout le travail de bureau qui allait venir avec. Et ça me fait rire : ma compagnie a dix ans cette année et je me suis rendu compte l’an passé que j’étais en fait le directeur général de Grand Poney.

LUCIE – (Rires)

JACQUES – Ça fait pourtant des années que je fais ça et que je fais pratiquement plus ça que directeur artistique : ça m’a frappé la quantité d’énergie qu’il faut mettre dans ces dimensions de la compagnie.

LUCIE – Est-ce que tu penses que si tu avais plus de financement, tu pourrais te dégager de certaines tâches et être davantage dans la création ?

JACQUES – Peut-être. En fait, oui et je ne dis pas ça parce que je pense que je ne suis pas assez soutenu. Je suis très reconnaissant du soutien que la compagnie reçoit : le financement aiderait à embaucher quelqu’un qui pourrait assurer le rôle de directeur ou directrice général.e. Je pense que c’est vraiment un travail à temps plein.

LUCIE – Ça fait en sorte que tu portes plusieurs chapeaux, tu fais plusieurs tâches, c’est ça la réalité…

JACQUES – Comme plusieurs d’entre nous, comme presque tout le monde. Mais on dirait que j’arrive à un point où je veux que ça change, tout simplement. Je pense qu’on mérite tous de se consacrer davantage à notre art et dans le système actuel, c’est difficile de s’organiser pour trouver le temps de protéger sa création. J’en suis là : je veux vraiment protéger ma création : c’est comme mon mandat pour cette année.

LUCIE – Je te le souhaite, vraiment.

JACQUES – (Rires) Merci. Je serais curieux de savoir toi comment tu arrives à jongler avec tout ça ?

LUCIE – C’est la même chose, exactement la même chose que toi. Ça me fait drôle de signer “directrice générale et artistique”. Et parfois, c’est difficile d’aller en studio à tous les jours mais si je me dis qu’une semaine je vais faire plus d’administration, je perds le fil. J’ai besoin d’une continuité, même si c’est juste une heure et demie ou deux heures. Autrement, j’ai l’impression de perdre le sens de ce que je fais. Alors, je me demande : pourquoi je fais tous ces papiers là, tout ce travail administratif ?  C’est pour créer, donc j’essaie de créer sur une base régulière. Donc c’est ça, c’est la même chose que toi (rires).

Quels sont les plus grands défis que tu as rencontrés jusqu’à présent ?

JACQUES – Ça aussi, il y a en a beaucoup mais je dirais que c’est la diffusion. On peut faire une pièce par année et à un moment, on aimerait avoir une pause et laisser la pièce que l’on a créée juste vivre sa vie.

J’ai l’impression de toujours être en train de construire des pièces : c’est très inspirant mais ça donne également le sentiment que les choses ne se déposent jamais.

LUCIE – Pour moi, c’est la même chose : je perçois un déséquilibre entre la création et la diffusion. Cette pièce qui est en présentation 4 à 6 fois n’a pas le temps de prendre son envol. Et nous créons des pièces pour communiquer avec le public. Si nous travaillons la pièce un an et demie en studio pour 4-5 soirs de représentations, au fil des années, un grand déséquilibre s’installe. Tu dois sentir ça aussi.

JACQUES – Oui, tout à fait. Et moindrement une œuvre est In situ ou comme Running Piece, qui implique un tapis roulant et donc, toute une logistique de déplacement ou encore, s’il y a trop d’interprètes dans le groupe, les choses se compliquent. De mon point de vue, les paramètres qui font qu’une pièce puisse tourner sont assez restreints : on veut être créatifs, mais il faut baliser cette créativité et il y a quelque chose d’un peu frustrant là-dedans.

Tu as la possibilité de choisir une loi qui sera appliquée au Québec : que ferais-tu et pourquoi ?

JACQUES – Ah celle-là… Il y a deux choses qui me frappent ces derniers temps. Premièrement, c’est de voir à quel point les métiers des travailleurs autonomes sont fragiles et peu sécures. Ça prendrait un encadrement législatif pour protéger les travailleurs autonomes, quelque chose qui serait également plus à l’image du réel fonctionnement de notre société au niveau du travail.

Ensuite, je me retourne vers toutes les plateformes de diffusion comme Facebook et Amazon, qui sont américaines et que l’on utilise beaucoup. Depuis le confinement, c’est très beau de voir toutes les démarches qui sont mises de l’avant pour que l’art continue d’être présenté et que l’on puisse être ensemble et tout, mais je trouve qu’on laisse beaucoup aller notre indépendance culturelle au profit de plateformes américaines qu’on ne contrôle pas. Je pense qu’il y aurait un encadrement législatif à réfléchir pour nous aider à garder notre autonomie à cet égard.

Je regarde ça de loin tu sais, on dirait que je ne suis pas monté du front très souvent mais il y a certaines lacunes qui sont devenues apparentes ces dernières semaines, à mon avis.

Si nous regardons le paysage de la danse au Québec, qu’est-ce que le commun des mortels ignore ?

JACQUES – Ce qui m’apparaît évident est que le commun des mortels n’a pas idée de la quantité de travail qui est derrière ces projets-là. J’ai fait un projet en 2017 qui était in situ au métro de la Place des Arts durant le 375e. Les gens circulaient en sortant du métro, disant : “ ah c’est dont ben drôle”. C’était magnifique de voir des centaines de personnes rassemblés autour de notre événement et j’avais l’impression que ça avait valu la peine de faire tout ce travail pour que ceux-ci puissent en profiter. En même temps, tous ces gens n’avaient aucune idée de tout le travail qui était là : ça donnait l’impression qu’ils se disaient qu’un matin, sur un coup de tête, je m’étais installé là par pure fantaisie. On le voit avec le COVID à quel point l’art vient comme une bouffée d’air frais et permet à plein de gens de rester en contact et rester inspirés.

Faire un spectacle demande de mettre en place beaucoup d’éléments afin que la créativité puisse avoir lieu, autant au niveau de l’inspiration que de la production.

Je trouve qu’il y a quelque chose de crève-cœur dans le fait de voir tout ce travail et tous ces artistes qui portent leurs projets à bout de bras et la reconnaissance qui en ressort.

LUCIE – Oui, ce serait bien que ce soit plus connu.

Quels conseils donnerais-tu à un artiste désirant entreprendre une carrière artistique ?

JACQUES – C’est une bonne question. Je pense que c’est différent pour tout le monde, mais ce qui m’est venu en tête est qu’il faut prendre son temps. Il y a beaucoup à trouver en soi-même quand on souhaite devenir artiste :

Il faut d’abord trouver sa propre voix avant de s’en servir et ça prend du temps.

Il faut aussi rester dans l’exploration, la curiosité et dans l’apprentissage. C’est important d’avoir toujours l’impression d’apprendre et développer son art : il faut se donner les moyens et rester à l’écoute, rester assoiffé tout en permettant à ces inspirations-là de faire leur chemin.

Je pense qu’on a hâte quand on commence à faire sa place et à se mettre sur scène et je pense qu’il faut utiliser le Momentum, mais ça prend aussi une petite pincée de temps en plus pour bien faire les choses.

Jacques Poulin-Denis

Grand Poney, la compagnie fondée par Jacques Poulin-Denis, célèbre cette année son 10e anniversaire ! Les festivités, prenant la forme de l’événement Poney Rides, étaient prévues pour le 25 avril et ont dû être suspendues. Dès que la situation mondiale le permettra, celles-ci prendront une nouvelle forme, adaptée aux changements qui touchent le milieu culturel. Pour rester à l’affût, nous vous invitons à consulter la Page Facebook ainsi que le Site Web de la compagnie.   

Un mot de l’équipe

Jacques aurait beaucoup aimé faire l’entrevue dans le sens inverse avec Lucie et malheureusement, nous n’avons pas eu le temps d’y procéder. Si vous désirez connaître les réponses de Lucie à ces questions, nous vous invitons à lire l’entrevue que nous avons réalisée avec elle, qui figure sur notre Site Web et sur notre page Facebook et dans la rubrique « article ».

Pour répondre à cette envie de Jacques de poser ces questions à une artiste, nous lui avons proposé de passer Lisa Davies en entrevue, le temps d’un café. Nous vous invitons à aimer notre page et à vous y abonner afin d’être informés de la parution de cette prochaine entrevue. 

Vos idées et commentaires sont les bienvenus, en espérant que vous ayez aimé cet article. Bon courage à toutes et à tous !

Propos recueillis par Philippe-Laurent Lacroix, responsable des communications pour Diagramme.

Partager sur Facebook